Lecture d’un passage du Theetete de Platon
by Meriadec Damien
Introduction.
Dans ce passage du Théétète, Platon présente Socrate et Théodore en plein dialogue : ils se demandent ce qu’est le philosophe et quel est son rôle. Platon exprimera à travers Théodore un point de vue plutôt général sur ce qu’est un philosophe, alors que ce qu’il fera dire à Socrate se démarquera de la vision classique du philosophe. En orientant ainsi la place et le rôle du philosophe dans les dires de Socrate, Platon donne une orientation particulière à la philosophie : quelle est donc cette orientation ? Quelles en sont les conséquences pour l’image du philosophe et celle de la philosophie toute entière? Dans un premier moment, nous verrons comment Théodore présente le philosophe, de manière générale : quelle est sa place ? Quelle est la singularité de son discours ? Et quel est son but ? Dans un deuxième moment, nous analyserons quelle genre de correction Socrate opère et quel est pour lui l’image du philosophe. En quoi ses discours et sa place se distinguent-ils des autres philosophes ? Quels sont les savoirs et préoccupations du vrai philosophe ? Enfin, nous analyserons en détail l’exemple de Thalès que Socrate donne à la fin du passage étudié.
Qu’est-ce qu’un philosophe, d’après Théodore ? Précisions : de qui parle-t-on dans ce passage du Théétète ?
Au début de ce passage, Théodore dialogue avec Socrate ; il parle en son nom ainsi qu’au nom de Socrate en utilisant « nous », et semble reprendre des idées que Socrate a présentées précédemment, « car tu l’as très bien dit ». Il se fait le porte-parole des idées de Socrate et continue dans le sens de Socrate, voilà pourquoi il se range autour d’un « nous ». Théodore explique qu’ils jouent leur partie dans le chœur, c’est-à-dire le chœur du théâtre grec antique car Socrate parlera de coryphée un plus loin ; il semblerait donc bien que Théodore se désigne lui et Socrate comme des choreutes, puisque les personnes qui se trouvent dans le chœur sont les choreutes. Il semble intéressant de s’arrêter sur ce pronom, « nous » : qui désigne-t-il ? Socrate et Théodore, des choreutes ? Plus loin, lorsque Socrate prend la parole, ce « nous » devient « ceux dont il faut parler », « ceux qui perdent leur temps dans la quête du savoir » : « ceux » fait référence au « nous » et donc ces choreutes que sont Théodore et Socrate sont aussi en quête du savoir, c’est-à-dire des philosophes. Nous avons donc à faire dans ce dialogue à deux quêteurs de savoirs, deux personnes qui sont à la recherche de la sagesse et qui discutent sur un point d’égalité, c’est le « nous » qui nous le prouve et le fait que Théodore reprenne le discours de Socrate sans le critiquer. Il me semblait important de montrer qui parle dans ce passage : Théodore et Socrate, deux philosophes qui sont à égalité et qui dialoguent ensemble accortement.
Quelle est la place des philosophes ?
Maintenant que nous avons élucidé la valeur de ce « nous », il nous reste à comprendre ce que nous avions laissé de côté : la référence au chœur. Théodore se réfère au chœur dont Socrate vient de parler précédemment : il semble d’accord avec Socrate et prend à son compte cette image pour l’expliciter. Selon lui, Théodore et Socrate « jouent leur partie » dans ce chœur. Quel est ce statut de choreute et quelle place ce statut leur donne-t-ils ? Quelle partie ont-ils donc à jouer ?
Pour comprendre le statut et la place qu’ils s’attribuent ainsi, il faut comprendre le statut et la place du choreute dans le théâtre grec antique ; pour comprendre la partie qu’ils ont à jouer, il faut comprendre celle que le chœur a à jouer. Nous répondrons ainsi par extension à cette nouvelle question : quelle est la place et quel est le rôle du philosophe, selon Théodore, puisqu’ils se sont tous deux situés dans le chœur.
Dans l’univers de la tragédie grecque, le chœur représente la population, les choreutes sont de simples hommes, alors que sur la scène évoluent des personnages mythiques, dieux et héros grecs. Dans le théâtre grec, le chœur se situe au centre de l’amphithéâtre, extérieur aux acteurs et au public, entre la tragédie qui se joue sur scène et la population dans les gradins. Notons aussi que le chœur est plus proche des hommes politiques de la cité, assis aux premières places en bas de l’amphithéâtre, que du peuple, qui lui se trouve plus haut. Que penser donc de cette analogie faite entre les choreutes et les philosophes ? Les philosophes ne semblent ni acteurs, ni spectateurs. Ils sembleraient donc extérieurs à l’action se déroulant sur scène et extérieurs au public, extérieurs aux actions des acteurs et à celles des hommes. Ils parlent d’une part aux acteurs, d’autre part aux spectateurs, c’est-à-dire aux hommes: parlant avec ces derniers d’homme à homme, les philosophes choreutes se font le miroir des hommes du peuple.
Par ailleurs, la fonction du chœur est parfois centrale dans une tragédie, les choreutes établissant une certaine distance avec ce qui se passe sur scène. Ils assurent un passage réversible entre le public et les acteurs, officiant en tant que médiateurs. Les tragédies qui sont jouées à l’époque de Socrate mettent en scène des héros et des dieux grecs, c’est-à-dire des personnages mythiques, des mythes. D’un côté, les choreutes soutiennent ou se démarquent des héros tragiques et mythiques. D’un autre côté, ils aident le public à comprendre les actions et préoccupations des personnages et prouvent, par là, la maitrise d’un certain savoir que le public ne possède pas, des connaissances concernant les mythes et la vie dans la cité. Ils enseignent au public comment réagir en bon public et ont une valeur d’éducateurs. Enfin le chœur s’exprime autrement puisqu’il utilise un langage poétique, et parfois le chant.
Donc, la partie que les philosophes auraient à jouer concernerait la mise en place d’une certaine distanciation et leur fonction serait celle de médiateur. Ils sembleraient maitriser un savoir que les hommes ne connaissent pas. Ils auraient des connaissances dans le domaine mythique et dans celui de la cité, et devraient les enseigner aux hommes : par exemple, comment bien réagir en tant qu’hommes. De plus, ils s’expriment autrement que l’ensemble des hommes.
Pour finir, nous pouvons noter que le théâtre grec antique était l’occasion de fêter le dieu Dionysos, dieu errant né de Zeus et d’une humaine, dieu considéré parfois comme étranger aux autres dieux, et dieu du vin, du théâtre et du délire mystique. L’autel dévoué à Dionysos se situait dans l’orchestra, à proximité des choreutes. Il n’est donc pas négligeable de noter la situation médiatrice, l’extériorité spécifique, des philosophes choreutes : elle les rend à la fois proches des mythes de la scène, proche de la population et proche du dieu. Le philosophe symbolise alors le médiateur, le passeur. Mais le personnage de Théodore va-t-il jusque là ? Représente-t-il le philosophe comme un médiateur entre les hommes et le dieu ? Nous pouvons en douter ; nous verrons que c’est Socrate qui fera vraiment ce rapprochement.
De ces conclusions découlent de nouvelles questions : premièrement, quelle est la façon de s’exprimer de ces philosophes choreutes ? Quelle est la singularité de leurs discours ? Deuxièmement, en quoi consiste leur savoir ? Que représente ces mythes, cette connaissance des mythes ? Troisièmement, ont-ils vraiment une relation privilégiée avec le dieu Dionysos ? Quelle est cette relation ?
Quelle est la singularité du discours des philosophes ?
Nous allons tenter de répondre à la première question en continuant d’étudier les propos de Théodore. Il nous parle des discours : ne serait-ce pas là la façon de s’exprimer du philosophe, son « chant » ? Il dit que lui et Socrate ne sont pas aux ordres des discours ; il ne semble pas que ce soit « ses » propres discours mais les discours en général, cela inclut ses propres discours bien sûr mais aussi les discours du peuple, ceux des hommes politiques des premiers rangs et ceux des personnages mythiques, si l’on garde bien sûr toujours à l’esprit cette image du philosophe choreute, se situant dans le chœur. Les discours « en général », voilà une première singularité.
De plus, s’il n’est pas aux ordres des discours, c’est qu’il ne les subit pas ; cela sous-entend que les autres hommes subissent les discours, en sont esclaves. Le philosophe, lui, possède une certaine distanciation sur les discours, un regard critique. Il est libre de penser par lui-même et de ne pas être dirigé par les autres ; le philosophe est un homme lucide. Effectivement, en se trouvant dans l’orchestra, on est en son centre et l’on a ainsi une vision d’ensemble sur tout l’amphithéâtre, le monde. C’est là une seconde singularité.
En lisant la suite, on remarque que les discours sont plutôt les esclaves du philosophe, par conséquent s’il y a esclave, il y a maître : le philosophe est maître des discours, et je dirai même plus, il est le maître des discours. S’il en est le maître, c’est qu’il possède une certaine connaissance des discours, de leur façon de se propager et de les propager. Le philosophe est un maître en rhétorique. Troisième singularité. Mais s’agit-il alors d’une dialectique, au sens noble du terme, ou plutôt d’une sophistique, d’un point de vue plus péjoratif ? Leur but est-il de chercher la vérité par le raisonnement ou est-il de convaincre ? Quelle est la finalité première des discours du philosophe ?
Que cherchent les philosophes ?
Théodore nous dit que chaque discours « attend » ; on remarquera qu’on est passé du pluriel au singulier, du général au particulier, des discours à chaque discours. Cela veut dire qu’engagés dans un dialogue, les philosophes font ce qu’ils veulent du discours en jeu. Le discours subit le bon vouloir des philosophes et l’on peut supposer que s’ils ont de nobles objectifs, ils mèneront ce discours vers le bien, par contre si leurs objectifs sont mauvais, ils le mèneront vers le mal. Le « quand c’est notre idée » indique bien que le philosophe choisit la fin du dialogue et par là, Théodore présente les philosophes comme des personnes qui souhaitent convaincre, des sophistes qui dirigent les discours et qui se concentrent sur comment les faire finir à leur avantage, pour leur plaisir. Les philosophes peuvent convaincre tout le monde, hommes du peuple et hommes politiques. Ce pouvoir parait bien puissant ; n’y a-t-il pas de limite à leur puissance ?
Dans la suite des paroles de Théodore, « Parmi nous », d’après la traduction de Michel Narcy, indique que parmi les philosophes choreutes, il n’y a personne qui joue le rôle de président, donc les philosophes ne doivent rendre de compte à personne. Il n’y a pas non plus de juge, donc ils n’ont rien à révéler pour être jugés, aucune vérité ne leur est demandée. Enfin il n’y a pas de spectateur ; ils n’ont donc pas à satisfaire un public comme un artiste ou un poète doivent le faire. Les philosophes semblent libres face au regard des autres, car il n’y a finalement personne pour exercer une censure ou un commandement. S’il n’y a pas de censure ou de commandement exercés, les philosophes peuvent tout dire pour convaincre, le vrai comme le faux, personne ne peut les en empêcher. Et s’ils peuvent vraiment tout dire sans qu’on attende d’eux de vérité, c’est que leurs discours, leur philosophie, ne possèdent pas de message : les philosophes ne sont que des manipulateurs de discours. Tout dire ? Mais de quoi parle-t-il exactement ? En quoi consiste les préoccupations, le savoir, des philosophes ? N’ont-ils qu’une simple connaissance de la sophistique ?
Le philosophe, selon Socrate. Correction.
Nous arrivons au moment où Socrate prend la parole. Socrate ne réfute pas ce que vient de dire Théodore, mais il fait une différence parmi les philosophes, il corrige indirectement l’explication de Théodore : il veut se concentrer sur les premiers rôles, les coryphées. Il prend à témoin Théodore avec « c’est là bien sur ton avis » : cela montre que Socrate accepte la définition de Théodore mais l’oblige à faire une différenciation. Selon lui, il y aurait des philosophes qui perdent leur temps dans la quête du savoir, c’est-à-dire dans la philosophie, et ce serait l’ensemble du chœur puisqu’il le sépare du coryphée. C’est un jugement assez sévère car cela voudrait dire que tous les philosophes du chœur, les choreutes, la majorité des philosophes, perdent leur temps. S’il y a des philosophes qui perdent leur temps dans la quête du savoir, dans la pratique de la philosophie, c’est qu’ils pratiquent mal la philosophie ou qu’ils pratiquent une mauvaise philosophie, c’est qu’ils pratiquent mal la recherche du savoir. S’il y a ces mauvais philosophes, c’est qu’il y en a d’autres qui cherchent bien et qui pratiquent une bonne philosophie. Quelles sont donc cette mauvaise pratique et cette bonne pratique ?
Quel est la singularité des discours du philosophe ?
Théodore a expliqué que les philosophes choreutes dirigeaient les discours pour convaincre, et Socrate voit en cela une perte de temps. Selon lui, la philosophie n’est pas une maitrise des discours dans le but de convaincre, sans message : là est la mauvaise pratique de la philosophie. Si elle n’a pas pour but de convaincre et que les philosophes sont quand même maîtres des discours, cette maitrise paraît être de l’ordre de la dialectique. On peut présager alors que la philosophie possède peut-être un message, qu’elle recherche la vérité. Nouvelles questions : qui sont ces philosophes qui ne perdent pas leur temps dans la pratique de la philosophie ? Et sur quoi porte leur philosophie ? Y a-t-il un message philosophique et quel est-il ?
Quelle est la vraie place du philosophe ?
Revenons maintenant aux premiers rôles, les coryphées, ceux qui donnent la réplique aux choreutes tout en continuant de communiquer avec les personnages mythiques ; ils ont un rôle bien plus majeur que les choreutes. Première remarque, concernant la place des coryphées : ils se rapprochent des personnages mythiques, du mythe, et même de l’autel de Dionysos, mais s’éloignent des hommes, de la population. Le théâtre grec antique étant aussi une cérémonie religieuse en l’honneur de Dionysos, les Coryphées nous apparaissent comme une sorte de prêtre, un médiateur plus important entre d’une part, les mythes et le dieu, et d’autre part, le peuple des hommes.
Il est bon de noter que dans la tradition des drames satyriques, le coryphée représentait Silène, père adoptif et précepteur de Dionysos, et que le chœur était composé de satyres. On dit que Silène déambulait ivre parmi les mortels : le philosophe coryphée a donc cette image parmi les humains, il va et vient parmi eux. Le coryphée Silène était en lien direct avec Dionysos, le dieu du vin et des arts, dans l’orchestra du théâtre grec, à proximité de l’autel ; nous pouvons donc confirmer ce que nous avons déjà dit : le philosophe coryphée a une relation privilégiée avec le dieu et est relativement éloigné des hommes.
Théodore disait précédemment « nous » et se mettait avec Socrate parmi les philosophes, mais dorénavant Socrate parle des premiers rôles et ne semble pas en faire partie puisqu’il utilise « ils » ; il corrige indirectement le discours de Théodore. Socrate ne se positionne pas ainsi, mais il ne sous-entend pas non plus perdre son temps dans la quête du savoir… Où Socrate se positionne-t-il ? Nous reparlerons de cela en temps voulu… Maintenant que Socrate a clarifié sa vision des philosophes, cherchons dans ses propos quelle est leur savoir, leurs connaissances.
Quel est le savoir du philosophe ?
Ces philosophes coryphées, les premiers rôles, ne savent pas le chemin pour se rendre au lieu de l’assemblée, et cela depuis leur jeunesse, c’est-à-dire qu’ils ont toujours été ignorants de ce chemin, car personne ne le leur a sans doute enseigné. S’ils n’ont jamais su aller au lieu de l’assemblée, peut-être n’y sont-ils même jamais allés. Qu’est-ce que ce « lieu de l’assemblée », l’agora grec ? C’est un lieu de la cité où l’on s’assemble en commun ; on fait de même au tribunal, au conseil et dans tous les autres lieux de la sorte. Et Socrate précise bien que ces philosophes n’ont jamais su aller dans tous ces lieux. S’ils y sont allés, c’était en tout état d’ignorance, lors de leurs déambulations : ils ne devaient pas savoir où ils se trouvaient. Si ces philosophes ne connaissent pas le chemin des lieux où la cité s’assemble en commun et s’ils n’y sont jamais allés, ils ne doivent rien connaitre à ces lieux : ils ne doivent rien connaitre à l’agora, au tribunal, au conseil et à tous les autres lieux de ce genre. Qu’est-ce qu’englobe cette ignorance ? Elle concerne les codes sociaux qu’il faut déployer dans ces lieux, c’est-à-dire une certaine sociabilité, mais aussi des compétences et des connaissances. Que fait-on dans ces lieux ? Et donc quelles sont les compétences et connaissances qui leur sont associées et que les philosophes ignorent ? Au lieu de l’assemblée grecque, l’agora, où siège le marché et les institutions démocratiques, dont le tribunal et le conseil, les citoyens avaient une activité économique et politique – judiciaire au tribunal et législative au conseil. Les compétences qu’on y mettait en pratique étaient donc économiques et politiques : le marchandage, la connaissance des produits et de leurs prix, le débat public, la discussion de lois, le vote, le jugement, etc.… Si nos philosophes coryphées n’y sont jamais allés, ils n’ont sans doute aucune connaissance liée à l’économie et à la politique, incapables de marchander ou de légiférer et incapables de discuter avec leurs concitoyens sur ces sujets. Socrate nous a dit que ces philosophes ont les premiers rôles, et pourtant ils ignorent l’économie et la politique. Il continue et nous dit que ces philosophes n’ont jamais vu ou entendu parler des lois et des décrets, qu’ils n’en ont jamais parlé et qu’ils n’ont jamais voté : cela confirme ce que nous avions dit précédemment, ils ne connaissent rien à la politique et n’ont aucune action politique. Plus loin dans le texte, il mentionne « cette activité ». De quelle activité s’agit-il ? Une activité liée aux « efforts des parties pour s’assurer les magistratures », c’est-à-dire une activité de stratège politique, mais aussi une activité liée aux réunions, aux repas et aux fêtes des partis politiques, des politiciens. Il s’agit donc de l’activité politique, dans sa totalité. Ajoutons que ces philosophes ne connaissent pas les fêtes avec joueuses de flute : ils ne connaissent peut être rien non plus à ce divertissement qu’est la musique. Socrate conclut que cette activité, la politique, ne vient jamais à l’esprit des coryphées, même pas en rêve, c’est-à-dire qu’ils sont totalement ignares en ce domaine, domaine que l’on pouvait croire être leur domaine de prédilection. Si le savoir des coryphées n’est pas politique, quel est-il ? Sur quoi porte leur philosophie ?
Nous noterons qu’à ce stade, Socrate passe du « ils » à « l’un d’entre eux » ; il nous parle maintenant d’un unique philosophe, peut-être du philosophe authentique. N’y aurait-il qu’un seul vrai philosophe ? Socrate lui-même ? Nous en reparlerons. Continuons notre enquête : quelles sont les préoccupations de ce coryphée ? Est-ce le bonheur ou le malheur qui peut le toucher dans la cité ? Non, ce n’est pas cela d’après Socrate puisque notre coryphée est aussi ignorant à cet égard, très ignorant d’ailleurs, car son ignorance est comparable à l’ignorance que nous avons du contenu d’eau exact qu’il y a dans la mer. Mais quel est ce bonheur ou ce malheur pouvant le toucher dans les cités ? Ses amours, son mariage, sa vie familiale épanouie, ses études, les fêtes auxquelles il participe ? Les décès qu’il y a autour de lui, les problèmes d’argent, la pauvreté, la maladie, l’échec ? Eh bien, de tout cela, le philosophe est parfaitement ignorant. Par conséquent, ses préoccupations philosophiques ne portent pas sur la vie quotidienne des hommes. La vie dans la cité, il ne s’en soucie guère. Socrate ajoute que son ignorance porte aussi sur le handicap qui lui vient de ses ancêtres. De quel handicap s’agit-il donc là ? Un handicap physique ou social ? Nous ne le savons pas (serait-ce la laideur quasi-légendaire de Socrate ?). Ce handicap est transmis par les hommes ou par les femmes, ses ancêtres. Que faut-il comprendre à cela ? Nous pouvons supposer que le philosophe ignore tout des problèmes physiques de son corps ou des situations sociales désavantageuses (pauvreté, situation sociale basse, …) qui peuvent le rabaisser au sein de la cité et vis-à-vis des autres. Socrate finit par nous dire que le coryphée ignore tout de son ignorance : le philosophe est un ignorant sincère. Oui, sincère, car il ne fait pas cela pour attirer le regard des autres, « pour le plaisir d’être tenu en haute estime » : il ne semble pas touché par le regard des autres, il ne se soucie ni de son propre corps ni de sa place dans la cité.
Socrate vient de nous expliquer que le philosophe coryphée, celui qui a un rôle majeur, est un ignorant sincère, et nous ne savons toujours pas quelles sont ses préoccupations philosophiques. S’intéresserait-il à l’ignorance ? Même pas, puisqu’il ignore tout de son statut d’ignorant.
Quelles sont les vraies préoccupations du philosophe ?
C’est alors que Socrate scinde le philosophe en deux : en un corps et en un esprit. Il nous dit que le corps du philosophe est seul dans la cité, et s’il est seul, c’est que son esprit, sa pensée, est ailleurs. Il ajoute que le philosophe réside dans la cité en étranger, mais qu’est-ce que cela veut dire ? De quel type d’étranger s’agit-il ? Comme nous l’avons vu, un étranger à la politique de la cité, un étranger au quotidien de la cité, un étranger aux joies et aux peines des hommes, un étranger à sa propre situation qui ne se soucie ni de son propre corps, ni de la vie corporelle. Et s’il ne se soucie guère de la vie, sans doute ne se soucie-t-il pas de la mort. Le philosophe est étranger au monde matériel, à la vie matérielle. Et de continuer, Socrate nous montre que la pensée du philosophe se désintéresse de « tout cela » – le monde matériel, car c’est « peu de chose », « rien » : le philosophe dédaigne le monde matériel et donc ses préoccupations ne sont pas matérielles. Seraient-elles alors spirituelles ? Son souci qui n’est pas celui du corps, serait-il donc celui de l’âme ? Socrate nous dit que sa pensée vole en tout sens, et ce « en tout sens » est explicité par le fait que cette pensée soit géomètre dans les profondeurs de la terre et sur ses étendues et qu’elle soit astronome au surplomb du ciel, c’est-à-dire que sa pensée mesure de grandes dimensions : elle mesure les profondeurs de la terre, elle mesure les étendues de la terre et elle se trouve au sommet du ciel pour observer les astres. La pensée du philosophe, bien que circonscrite, de plus par un vers de poète, Pindare, semble voler dans l’infini, tout du moins dans un univers inaccessible aux autres hommes. Cette description de sa pensée ne serait-elle pas celle de son âme ? Une âme tellement moins restreinte que son corps, une âme au domaine infini qu’il n’en finit pas de découvrir. Se connaitre de l’intérieur évoque dès lors un long voyage, un apprentissage sans fin.
Le philosophe est enfermé dans son corps, dans la cité, dans la matérialité, mais sa pensée nous apparaît d’une grande liberté. Son champs d’étude ne concerne pas le monde matériel, mais plutôt de grandes étendues spirituelles, l’infini, l’infini de l’âme : le philosophe s’étudie de l’intérieur. Son savoir et son existence sont autres, d’ordre spirituel. Mais alors, n’est-il centré que sur lui-même ? Le philosophe n’a-t-il pour objet d’étude que son âme propre ? N’a-t-il aucune relation avec les autres hommes, avec le monde ?
Persévérons dans notre étude. Sa pensée « explore sous tous ses aspects » c’est-à-dire que son travail est une exploration complète, une recherche profonde. Et que recherche sa pensée ? « la nature entière de chacun des êtres en général ». Quelle est cette nature ? Nous avons vu qu’il ne s’agissait pas d’une nature matérielle qui l’intéressait puisqu’elle la dédaigne ; la pensée du philosophes doit donc s’intéresser à une nature qui lui ressemble : une nature spirituelle. Le philosophe s’intéresse à l’âme des autres êtres. La pensée du philosophe opère une recherche approfondie dans la nature spirituelle des êtres, dans leur nature entière, leur âme, et elle le fait pour chacun, en général. Mais de quels êtres en général s’agit-il ? On peut supposer que la tâche du philosophe, selon Socrate est de chercher avec ardeur la nature spirituelle de toutes les choses corporelles, leur âme. Pour revenir à l’expression « explorer sous tous ses aspects », en quoi consiste cette exploration ? Comment le philosophe explore-t-il la nature spirituelle des êtres ? On peut supposer, comme on l’a vu au tout début, qu’il le fait par sa maîtrise des discours, la dialectique, comme un philosophe qui cherche une vérité spirituelle, et s’il le fait avec ses discours c’est qu’il s’adresse à d’autres êtres humains, tels sont les êtres qu’il explore. Malgré son corps qui réside dans la cité, la pensée du philosophe va et vient pour trouver la nature spirituelle des êtres corporels, leur âme.
Finissons. « Sa pensée ne doit pas s’abaisser elle-même vers rien de ce qui l’environne » nous indique qu’il cherche le spirituel, l’âme, avec rigueur parce qu’il ne doit pas s’abaisser, il cherche ce qui est aussi lointain que sa propre pensée, il scrute en profondeur. Il semblerait qu’il y ait un risque : sa pensée ne doit pas se laisser corrompre par la vulgarité de la matérialité des choses et donc une certaine rigueur est nécessaire pour pénétrer vraiment les êtres.
A ce point de notre étude, nous sommes certains d’avoir identifié ce qu’était la composante mythique dans l’image du philosophe coryphée servant de médiateur entre les hommes et le mythe : ce mythe, c’est l’âme des hommes que le philosophe cherche assidument. Sa médiatisation, c’est essayer de mettre en lumière l’âme des hommes par son discours, de leur faire prendre conscience de cette riche intériorité qui est la leur.
L’exemple de Thalès.
Pour terminer, nous allons expliciter l’exemple que donne Socrate à la fin de ce passage. Il donne un exemple car Théodore ne le suit plus, la correction de Socrate ayant fait évoluer la conception du philosophe bien au-delà de celle de Théodore. Cet exemple semble répéter plus ou moins ce que Socrate vient de dire, mais comme nous allons le voir, il clarifie ce qu’est le philosophe selon Socrate. Nous noterons que cet exemple est plutôt une comparaison du philosophe coryphée avec le personnage de Thalès. Qui est ce Thalès ? Il est considéré comme le premier philosophe, mathématicien, scientifique et homme politique, et en cela il a un petit côté mythique. Socrate nous dit que Thalès mesurait le cours des astres, qu’il regardait en l’air : comme le coryphée, il semble avoir des intérêts autres, supérieurs, que ceux du commun des mortels. Il regarde plus loin, il s’intéresse à des choses lointaines : les astres. Comme le coryphée loin des hommes et proche des mythes et du dieu, il semble éloigné des hommes et plus proche des astres. Etant dans l’univers de la comparaison, que peuvent bien représenter ces astres ? Pour un philosophe mythique comme Thalès, les astres peuvent apparaître comme la connaissance par excellence. De plus, les astres ne représentent-ils pas aussi les dieux grecs ? Dans cette recherche de la connaissance, n’y a-t-il pas une recherche spirituelle, l’acquisition d’un savoir qui permettrait de se rapprocher des dieux ? Ou en tout cas une envie de percer le mystère que sont les dieux, le mystère du monde et de l’existence ? Cette recherche de la connaissance, du spirituel, voire du divin, n’est-elle pas présomptueuse, ne témoigne-t-elle pas d’arrogance, de la part d’un être humain ? Et Socrate de rappeler qu’à force de scruter le ciel, de chercher à se rapprocher des dieux par la connaissance, Thalès a fini par tomber dans un puits. Il a chuté, plus bas que terre, là où règne, non plus la lumière des astres, mais l’obscurité : voilà le fameux risque, celui de tomber plus bas que terre, celui de tomber à un niveau inférieur aux autres hommes, mais aussi celui de perdre la vue, de perdre la vision, de perdre la lumière de ses connaissances. Le risque que nous encourons quand nous souhaitons nous rapprocher des dieux, c’est celui de se rapprocher de l’obscurité : le chemin de la sagesse emprunte dangereusement celui de la folie, cette folie si chère à Dionysos pour punir les impudents. Dans sa proximité avec Dionysos dans l’orchestra de l’amphithéâtre, le coryphée ne doit pas oublier qu’il n’est après tout qu’un homme. Et Socrate de rappeler alors qu’une servante Thrace a plaisanté intelligemment au sujet du philosophe grec ; oui, une femme, de petite condition, provenant d’une contrée barbare, s’est moquée d’un grec en quête de savoir. En rappelant cette moquerie, Socrate met en garde : dans notre recherche de la connaissance, alors que nous mettons tant d’énergie à scruter les au-delàs, à regarder de près les sphères divines, il ne faut pas ignorer là où l’on marche, ignorer la réalité quotidienne de l’existence. L’arrogance et la recherche irréfléchie sont sévèrement punies ; le philosophe doit savoir être humble dans sa recherche, ne pas trop s’éloigner des autres hommes, et c’est pour cela qu’il doit faire montre de rigueur. La plaisanterie est bonne pour tous les philosophes ; elle leur sert aussi de garde fou, elle est une mise en garde pour tous ceux qui font de leur vie une recherche du savoir.
Pour terminer l’étude de cet exemple, Thalès, qui cherche à se rapprocher du divin par son étude, permet une comparaison avec le philosophe coryphée, ce philosophe dont la pensée explore la nature de tous les êtres à la recherche du spirituel, de leur âme ; par cette mise en parallèle de ces deux recherches, on peut supposer que le philosophe socratique cherche le divin dans l’âme de chacun des êtres. Comme nous l’avons vu précédemment, le coryphée Silène servait de médiateur entre le mythe, le dieu et le peuple des hommes : ce mythe, ce dieu, n’est pas extérieur aux hommes mais intérieur, et le philosophe a pour charge de médiatiser les hommes avec eux-mêmes, avec leur part divine, tel est son but ultime.
Concernant la place de Socrate, ce dernier a fait la différence entre les philosophes qui perdent leur temps, à convaincre les autres de la véracité de leurs idées, et le philosophe ignorant qui se désintéresse du monde matériel pour chercher la part de spirituel résidant dans tous les êtres, leur âme divine, et pour les mettre en connexion. Il laisse Théodore dans le « nous » des philosophes sans intérêt, mais il ne dit a aucun moment où lui-même se situe : serait-il de ceux qui perdent leur temps ? Cela parait peut probable. Alors serait-il cet unique philosophe ignorant en quête de l’âme de ses contemporains ? Peut-être. Mais du fait qu’il ne se désigne pas comme tel, nous pouvons dire qu’il se cache. Se cacher est peut-être la meilleure façon d’être humble et rigoureux, en tant que philosophe ; ainsi, il essaierait de convertir Théodore à devenir ce philosophe authentique, sous-entendant que c’est à eux de changer de voie, de changer de vie, pour devenir un tel philosophe. Ici, se cacher renforce la médiation, le message qu’il y a à faire passer.
Conclusion.
Pour conclure cette explication, nous avons vu qu’il y avait deux types de philosophes : ceux qui perdent leur temps en voulant convaincre par la maîtrise des discours, qui n’ont pas de vrai message philosophique, et ce serait là le point de vue de Théodore, et ceux qui cherchent le spirituel dans chaque être, c’est là l’idée de Socrate. Où se trouve le philosophe selon Socrate ? Extérieur aux hommes, et même assez loin de leurs préoccupations, mais par contre proche des mythes et du dieu. Quel est le savoir du philosophe ? Celui-ci ignore tout des réalités humaines et matérielles, son savoir est d’ordre spirituel. Quel est sa fonction, son champ de recherche ? Le philosophe de par sa proximité avec le mythe, le spirituel, qui réside en lui, doit le chercher en chaque être grâce à sa maîtrise du discours. Quels sont les risques à être philosophe ? S’éloigner des réalités humaines, vouloir aveuglément la connaissance, se perdre sur le chemin de la sagesse, se perdre dans la déraison. Alors que faut-il faire pour éviter ces risques ? Le philosophe doit être rigoureux dans sa recherche du spirituel ; parce qu’il doit être humble, il doit donc se cacher parmi les hommes qu’il sonde et c’est là que sa rigueur doit être la plus forte. Le philosophe, tel un miroir, est le médiateur de sa propre part divine avec celle des autres ; cette médiatisation est aussi message.
Dans ce passage du Théétète, Socrate nous présente un philosophe mystique, religieux et préchrétien, un philosophe ascète de par son extériorité aux autres hommes, dont la quête n’est pas seulement centrée sur lui-même, mais aussi tournée vers les autres êtres. Le philosophe socratique acquiert une générosité sublime de par l’ampleur de sa quête philosophique. La philosophie s’apparente comme une quête de la divinité qui réside en soi et dans les autres et c’est par la maîtrise de la dialectique qu’il est possible de s’en approcher. La philosophie socratique est une ascèse car elle demande de s’éloigner du mode de vie des autres hommes. Je dirais que cette partie du Théétète à valeur de passage pour accéder à l’ensemble de l’œuvre de Platon et de la philosophie socratique : cette partie symbolise le tout, miroir de son œuvre. Dans cette description du philosophe, on retrouve de nombreux thèmes abordés dans d’autres textes. Avec cette définition du philosophe, il nous est possible de relire autrement l’œuvre de Platon et d’en avoir une meilleure compréhension.

Ce devoir a obtenu un 14/20 pour mon master2; effectivement, il souffre d’un serieux manque d’intertextualite, mais j’avais compris qu’il ne fallait se referer a aucun texte pour l’analyse.
Comme points forts :
-progression méticuleuse, sens du détail.
- Une certaine originalité d’approche, notamment avec votre référence à la disposition de la scène tragique
- recherche d’une ligne interprétative cohérente, en montrant le passage d’une premier pluriel “choreutes” à un second plus restreint “coryphées” puis un singulier qui semble faire allusion à Socrate.
Les points faibles sont:
- la réplique de Théodore n’est pas suffisamment référée à la description faite préalablement par Socrate sur le mode de vie corrompu des rhéteurs.
- L’analyse de la description du coryphée n’est pas mise en regard avec les autres descriptions du philosophe dans le Gorgias et dans la République.
- Votre compréhension du philosophe comme oeuvrant dans le “spirituel” est trop vague et peu convaincante, puisque Platon semble avec ce portrait réhabiliter l’enquête sur la nature, qui apparaîtra dans le Politique et plus tard dans le Timée. La notion du spirituel paraît anachronique.
- D’une manière général vous ne prenez pas suffisamment en compte l’intertextualité : le portrait apolitique du philosophe ne cadre pas vraiment avec l’approche politique du philosophe abordée dans le Gorgias et la République.