Le livre: expérience de l’autre, cette pluralité

by Meriadec Damien

« (…) on y [dans les livres] vit « la vraie vie qui est absente » mais qui précisément n’est plus utopique. Je pense que dans la grande peur du livresque, on sous-estime la référence « ontologique » de l’humain au livre que l’on prend pour une source d’informations, ou pour un « ustensile » de l’apprendre, pour un manuel, alors qu’il est une modalité de notre être. » Emmanuel Levinas, Ethique et Infini.

Il nous faut déciller nos yeux à un moment ou à un autre, car la vie telle qu’elle se présente n’y suffit pas ; c’est alors, qu’un beau jour, nous croisons un livre sur notre chemin, laissé là sur une étagère, abandonné sur un siège de métro, trainant sur une table, nous appelant de sa tranche scintillante dans les rayonnages d’une librairie ou d’une bibliothèque, ou tout simplement flottant à plusieurs reprises dans une discussion passionnée. Plongés alors dans la lecture, véritable aérobie, nous sommes éblouis par un mystère insondable, happés par le mystère de la vie, le fait que nous découvrons autre chose, une autre vie possible, dans cette présence singulière du livre. Un face à face s’opère entre nous et le livre, un questionnement qui remet toute notre symbolique en jeu et qui la réagence du même coup. L’expérience du livresque, totale si elle est vécue dans tout notre corps, nous met à nu et, pour accepter ce dénuement que s’autorise la relation charnelle au livre, nous devons nous armer de courage. Bien lire, entrer dans un livre, c’est s’armer de courage et oser s’aventurer. La lecture se doit d’être une aventure vers de nouveaux archipels, une rencontre avec l’inconnu.

En s’amarrant à l’univers qu’un livre nous propose, nous nous laissons guider par sa houle étrange, bien que familière. Nous ne savons plus vraiment où nous sommes, notre confiance se retrouve en portafaux : nous vivons autre chose, nous vivons un autre espace temps, celui de l’œuvre. Le livre est une entité à part avec son rythme propre, des repères spatio-temporels autonomes. Il fait pont entre moi et son auteur, mais indépendamment : il est une île entre moi et un autre. L’acte de lecture est peuplement d’une île car celle-ci met à notre disposition des ressources diverses, nourritures et autres richesses. Puis de nouveaux lecteurs viennent peupler cette île et cette nouvelle communauté éparse donne vie à ce territoire de l’œuvre.

Il ne faut pas voir l’acte d’écriture ou de lecture comme un simple passe-temps, comme une banalité, comme un emploi (on n’emploie pas les choses, on les vit, non?); ces actes sont essentiels et représentent une véritable expérience, de soi, de l’autre, et de l’homme. De tous ceux qui se disent écrivains de profession, de tous ces lecteurs du dimanche qui pullulent dans les bibliothèques à faire leurs emprunts hebdomadaires ou qui font leurs lectures publiques dans les théâtres, de tous ceux-là, il faut se mefier: vivez-vous véritablement ces mots sous vos yeux? Ne voyez-vous pas leur mouvement singulier? Les vivez-vous avec le corps? Vous laissez-vous imprégner de votre lecture? La lecture et l’ecriture sont comme l’art du dialogue: on en ressort perturbé, choqué, autre, différencié… Je me souviens d’un ami qui me disait avoir lu Krishnamurti et qui en parlait comme d’une lecture banale: je ne pense pas que l’on puisse sortir indemne de ce genre de lecture, car qu’on soit d’accord ou non avec lui, ce qu’il nous transmet est une expérience autre que celle que nous vivons dans la vie sociale et quotidienne.

Oui, toute bonne lecture (un bon lecteur qui sait s’attarder ça et là face à un bon auteur qui a su se faufiler dans chaque mot et y mettre son sang et toute son expérience de la vie), toute bonne lecture est un affrontement dont on ne sort pas indemne. C’est l’affrontement avec l’autre, avec sa pensée, avec son expérience, un affrontement qui ne se traduit pas forcément en agressivité: on a été pris à la gorge et secoué, car la lecture doit être une secousse. Qu’on soit d’accord, en désaccord, déjà convaincu ou totalement sous le charme des propos contenus dans un livre, on ne peut pas laisser sa sensibilité en sourdine. Ne voir qu’un vulgaire danger dans le livre, c’est être un insensible, ne pas avoir de conscience, être un déjà mort, un mort en sursis incapable de se laisser couler sur les vagues du changement, sur celles de la multiplicité et des pluriels. Le livre est un pluriel qui nous extrait du quotidien et qui ainsi multiplie en intensité et en possibles notre vision de la vie et donc son expérimentation… car la vraie vie, si elle existe, trouve sa vérité dans la pluralité.

L’acte de lecture – et d’écriture – est un acte pluriel, un acte de pluralité fondamentale.